CHAPITRE XXV

Un silence soudain, presque surnaturel, emplit la grotte. Garion se redressa et aida Ce’Nedra à se relever.

— Ça va ? lui demanda-t-il d’une voix assourdie.

Ce’Nedra acquiesça distraitement. Elle examina leur petit garçon, un pli soucieux barrant son front gris de poussière.

— Tout le monde va bien ? répéta Garion à la cantonade.

— C’est fini ? hoqueta Silk qui protégeait toujours Velvet.

— C’est fini, Kheldar, répondit Essaïon, puis il se tourna et rendit gravement l’Orbe à Garion.

— Tu… euh, Vous n’êtes pas censé la garder ? murmura-t-il. Je me disais que…

— Non, Garion. Tu es toujours le Gardien de l’Orbe.

Garion se sentit étrangement soulagé. Malgré le tumulte, il s’était senti dépouillé, privé de quelque chose. Il avait plus ou moins pensé qu’il devrait rendre la pierre. Il n’était pas spécialement attaché aux biens matériels, mais avec le temps, l’Orbe était devenue plus une amie qu’un joyau précieux.

— Ne pourrions-nous quitter cet endroit ? suggéra Cyradis d’une voix profondément attristée. Point ne voudrais laisser mon cher compagnon seul, sans personne pour s’occuper de lui.

Durnik lui étreignit l’épaule dans un geste compatissant, puis ils quittèrent silencieusement la grotte.

Ils reprirent la galerie, qui avait été sérieusement ébranlée, et se retrouvèrent à l’air libre. La clarté intense qui avait pénétré jusque dans la roche s’était atténuée, mais, sans être aveuglante, la lumière était plus vive que d’ordinaire. Garion regarda autour de lui. L’heure n’était pas la même, bien sûr, et pourtant il avait l’étrange impression d’avoir déjà vécu tout cela. La tempête qui faisait rage sur l’Endroit-qui-n’est-plus s’était apaisée. Les nuages avaient été chassés par le vent et les bourrasques qui balayaient le récif pendant le combat avec le dragon et le démon Mordja avait laissé place à une douce brise. Après la mort de Torak, à Cthol Mishrak, Garion avait eu l’impression insolite de voir se lever l’aube du premier jour. Des années avaient passé, mais il lui semblait être à midi de cette même journée et que ce qui avait commencé à Cthol Mishrak venait seulement de s’achever. C’était fini, et il éprouvait un immense soulagement, une sorte d’ivresse. Il avait dépensé une énergie physique et émotionnelle phénoménale depuis que l’aube s’était levée sur ce jour important entre tous, et il était vidé, au bord de l’épuisement. Il aurait donné n’importe quoi pour enlever son armure, mais l’idée de l’effort que cela lui coûterait le faisait frémir. Il décida d’ôter son heaume, ce qu’il fit avec lassitude. Il regarda à nouveau ses amis.

Geran savait évidemment marcher, maintenant, mais Ce’Nedra ne voulait pas le lâcher. Elle le serrait contre elle, sa joue collée à la sienne, ne l’en détachant que le temps de l’embrasser. Et le petit garçon n’en paraissait pas fâché.

Zakath avait passé son bras sur les épaules de la Sibylle de Kell et n’avait pas l’air de vouloir l’enlever de sitôt. Garion ne put retenir un sourire en songeant à la façon dont Ce’Nedra n’arrêtait pas de se faufiler sous son bras dans une attitude assez semblable lorsqu’ils s’étaient enfin avoué leur amour. Il s’approcha avec circonspection d’Essaïon qui regardait les vagues éclaboussées de soleil.

— Je peux… euh, te poser une question ?

— Bien sûr, Garion.

— Est-ce que ça s’inscrit dans l’ordre normal des choses ? reprit le jeune roi de Riva en indiquant Zakath et Cyradis du regard. Tu comprends, Zakath a perdu quelqu’un à qui il tenait beaucoup quand il était jeune. S’il perdait Cyradis maintenant, ça pourrait le détruire. Je n’aimerais pas ça du tout.

— Rassure-toi, Garion. Rien ne les séparera plus. Cela aussi était prévu de toute éternité.

— Je m’en réjouis. Et… ils le savent ?

— Cyradis est au courant, répondit Essaïon en souriant. Elle l’expliquera à Zakath en temps utile.

— Elle a donc conservé son pouvoir de divination ?

— Non. Cette partie de sa vie a pris fin lorsque Polgara lui a ôté son bandeau. Mais elle a vu l’avenir, et elle a bonne mémoire.

Garion réfléchit un instant et ouvrit de grands yeux.

— Ça voudrait dire que le sort de l’univers dépendait du choix d’une femme comme les autres ? releva-t-il, incrédule.

— Je n’irais pas jusqu’à dire que Cyradis est une femme comme les autres. Elle se préparait à cette tâche depuis l’enfance. Mais tu as raison dans une certaine mesure : le Choix devait être fait par un être humain, et sans l’aide de personne. Même son propre peuple ne pouvait aider Cyradis à cet instant.

— Quelle décision terrifiante ! commenta Garion en réprimant un frisson. Elle a dû se sentir affreusement seule.

— On est toujours seul quand on choisit.

— Elle n’a pas choisi au hasard, j’imagine ?

— Non. Et ce n’est pas vraiment entre ton fils et moi qu’elle devait choisir, mais entre la Lumière et les Ténèbres.

— Alors je ne vois pas ce que le choix avait de si difficile. Tout le monde préfère la lumière à l’obscurité, non ?

— Toi et moi, peut-être, mais les Sibylles ont toujours su que la Lumière et les Ténèbres ne sont que deux aspects d’une même chose. Ne t’en fais pas trop pour Cyradis et Zakath, Garion. Notre ami commun, fit le jeune Dieu en se tapotant le front, a quelques projets pour eux. Zakath va devenir un personnage très important jusqu’à la fin de ses jours, et cette jeune personne a le chic pour encourager les gens à faire ce qu’il faut en les récompensant… parfois un peu en avance.

— Comme Relg et Taïba ?

— Oui, et comme Ce’Nedra et toi, ou Polgara et Durnik.

— Tu as le droit de me dire ce que Zakath est censé faire ? Que peux-tu bien attendre de lui ?

— Il va finir ce que tu as commencé.

— Je ne le faisais pas bien ?

— Bien sûr que si, Garion, seulement tu n’es pas un Angarak. Tu comprendras avec le temps. Ce n’est pas si compliqué.

— Tu le savais depuis le début, hein ? Tu savais qui tu étais, je veux dire ?

— Je savais que c’était possible, mais ce n’est devenu vrai qu’au moment où Cyradis a fait son Choix. Je crois qu’ils ont besoin de nous, murmura-t-il en regardant les autres, tristement assemblés autour de la dépouille de Toth.

Le colosse avait le visage serein. Ses mains croisées sur sa poitrine dissimulaient la blessure que Cthrek Goru y avait ouverte quand Mordja l’avait tué. Cyradis était blottie dans les bras de Zakath, le visage ruisselant de larmes.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? demanda Beldin.

— Oui, répondit simplement Durnik. Tu comprends…

— Tu n’as pas besoin de m’expliquer, coupa le bossu. Je voulais juste savoir si tu étais sûr. Bon, nous allons lui faire une litière. C’est plus digne.

D’un geste, il fit apparaître des bâtons et un rouleau de corde. Les deux hommes confectionnèrent soigneusement une sorte de civière, puis ils soulevèrent l’énorme corps du géant et le déposèrent dessus.

— Belgarath, Garion ! appela Beldin. Venez nous aider !

Les quatre sorciers auraient aisément pu translocaliser le malheureux Toth, mais ils préférèrent le conduire à sa dernière demeure en une cérémonie aussi vieille que le monde.

Comme l’ascension au ciel du Sardion avait crevé la voûte, la lumière baignait la caverne naguère obscure. Cyradis ne put réprimer un mouvement de recul en revoyant le sinistre autel sur lequel était naguère posée la pierre maléfique.

— Il est bien sombre et bien laid, fit-elle d’une toute petite voix.

— Il n’est vraiment pas beau, confirma Ce’Nedra. On ne pourrait pas… ? hasarda-t-elle en se tournant vers Essaïon.

— Bien sûr, acquiesça le jeune Dieu.

Il regarda l’autel grossièrement équarri qui se brouilla et devint un catafalque de marbre blanc, étincelant.

— C’est autrement mieux, dit-elle. Merci.

— Il était aussi mon ami, Ce’Nedra, répondit le jeune Dieu.

La cérémonie n’eut rien de solennel. Ils se réunirent simplement autour du catafalque pour contempler une dernière fois le visage de leur défunt ami. Tant de pouvoir était concentré dans cette petite caverne que Garion ne sut jamais qui avait créé la première fleur. Des tiges vertes, portant des corolles blanches, parfumées, grimpèrent tout à coup sur les parois. Le temps d’un battement de cœur, le sol de la grotte fut tapissé de mousse et une profusion de fleurs couvrit le catafalque. Cyradis s’avança pour déposer sur la poitrine du géant assoupi la rose blanche, immaculée, que Poledra avait tirée du néant pour elle. Elle embrassa son front glacé et poussa un soupir.

— Les fleurs faneront et mourront trop vite, hélas.

— Non, Cyradis, releva gentiment Essaïon. Elles ne se flétriront jamais. Elles resteront ainsi jusqu’à la fin des temps.

— Loué sois-Tu, Dieu des Angaraks, dit-elle avec ferveur.

Après s’être discrètement entretenus dans un coin, près de la mare, Durnik et Beldin levèrent les yeux, concentrèrent leur Vouloir et rebouchèrent la voûte avec du cristal de roche. La lumière du soleil décomposée par le quartz forma mille arcs-en-ciel dans la grotte.

— Il est temps de partir, Cyradis, suggéra Polgara. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour lui.

La sorcière et sa mère prirent la sibylle, toujours inconsolable, par le bras et la menèrent doucement vers la galerie. Leurs compagnons leur emboîtèrent le pas en silence.

Durnik fut le dernier à partir. Il resta un moment debout près du catafalque, la main sur l’épaule inerte de Toth. Puis il tira du néant la canne à pêche du géant muet, la posa doucement sur le catafalque, à côté de son ami mort, tapota une dernière fois ses mains croisées, se détourna et sortit à son tour.

Lorsqu’ils furent tous dehors, Beldin et le forgeron scellèrent l’entrée de la grotte, toujours en cristal de roche.

— Très joli, observa tristement Silk en indiquant l’effigie placée au-dessus de la porte. Qui a eu cette idée ?

Garion se retourna. Le masque de Torak avait disparu et à la place, le visage souriant d’Essaïon semblait les bénir.

— Sais pas, répondit-il laconiquement. Et je ne suis pas sûr que ça soit vraiment important. Dis, tu pourrais m’aider à m’extraire de là-dedans ? ajouta-t-il en tapotant le plastron de son armure. Je crois que je n’en ai plus besoin.

— Ça, je pense qu’on peut être tranquilles, acquiesça Silk. Vu la façon dont les choses ont tourné, tu risques même d’être à court d’adversaires pendant un moment.

— Espérons-le…

 

Plus tard, après avoir déblayé l’amphithéâtre des Grolims et autres résidus – à part l’immense carcasse du dragon dont ils ne savaient que faire — Garion resta un moment assis sur la dernière marche de l’escalier, Ce’Nedra, qui tenait toujours leur fils endormi, somnolant dans ses bras.

— Pas mal, pas mal du tout, fit la voix familière, mais cette fois, elle ne résonnait pas dans les labyrinthes de son esprit. Elle semblait plutôt se faire entendre à côté de lui.

— Je croyais que vous étiez parti, répondit Garion, tout bas pour ne pas réveiller sa femme et son fils.

— Non, pas vraiment, répondit la voix.

— Il me semblait vous avoir entendu dire une fois qu’après le Choix, quand tout serait décidé, vous seriez remplacé par une nouvelle voix, ou plutôt une nouvelle conscience.

— Il y en a bien une, mais j’en fais partie.

— Je ne comprends pas.

— C’est pourtant simple, Garion. Avant l’accident, il n’y avait qu’une conscience, mais elle fut divisée comme tout le reste. Elle a maintenant retrouvé son intégrité, et comme je faisais partie de la conscience originale, je l’ai rejointe. Nous ne faisons plus qu’un à nouveau.

— Et vous trouvez ça simple ?

— Tu veux un complément d’explications ?

Garion s’apprêtait à dire quelque chose, puis il se ravisa.

— Vous pouvez donc encore vous séparer ?

— Non. Ça ne mènerait qu’à une nouvelle division.

— Mais dans ce cas, comment…

Puis il décida que la réponse ne l’intéressait pas vraiment.

— Laissons tomber. Quelle était cette lumière ?

— Celle de l’accident, de l’Evénement qui avait divisé l’univers, nous séparant, mon adversaire et moi, et dissociant l’Orbe du Sardion.

— Je croyais que c’était arrivé il y a longtemps.

— Très, très longtemps, en effet.

— Mais…

— Essaie de m’écouter, pour changer. Que sais-tu de la lumière ?

— Bah, c’est de la lumière et c’est tout, non ?

— Non, ce n’est pas tout. Tu t’es déjà trouvé à une certaine distance de quelqu’un qui coupait du bois ? Tu as remarqué que tu n’entendais le coup qu’un peu après avoir vu la hache heurter l’arbre ?

— Oui, maintenant que vous m’y faites penser. Et alors ?

— Le son va moins vite que la lumière. Cela dit, il faut tout de même un certain temps à la lumière pour aller d’un point à un autre. Tu sais ce qu’était l’accident ?

— Quelque chose dans les étoiles, si j’ai bien compris.

— En effet. Une étoile est morte à un endroit où ça n’aurait pas dû arriver. L’étoile mourante n’était pas là où elle aurait dû, et en explosant elle a embrasé une galaxie – un amas d’étoiles. La destruction de la galaxie a déchiré le tissu de l’univers. Il s’est protégé en se divisant. C’est ce qui a déclenché tout ce que tu sais.

— Bon, mais ça ne me dit pas ce qu’était cette lumière ?

— C’était celle de l’explosion, de l’accident. Elle vient seulement d’arriver ici.

Garion déglutit péniblement.

— A quelle distance exactement cela s’est-il produit ?

— Les nombres ne te diraient rien.

— Et c’est arrivé il y a longtemps ?

— C’est encore un nombre que tu ne comprendrais pas. Cyradis pourrait sûrement te le dire. Elle avait une raison très particulière de le calculer avec une grande précision.

Tout à coup, Garion eut l’illumination.

— C’est donc ça ! fit-il avec une excitation involontaire. L’instant du Choix était celui où la lumière de l’accident devait atteindre ce monde.

— Bien raisonné, Garion.

— L’amas d’étoiles qui a explosé a-t-il été remplacé quand Cyradis a fait le Choix ? demanda-t-il. Enfin, il faut bien que quelque chose bouche ce trou dans l’univers, non ?

— De mieux en mieux, Garion. Je suis fier de toi. Tu te souviens comment le Sardion et Zandramas ont volé en éclats de lumière quand ils ont crevé la voûte de la grotte ?

— Je ne suis pas près de l’oublier.

— Eh bien, Zandramas et le Sardion – ou du moins leurs fragments – sont en route pour ce « trou » comme tu l’appelles. Ils vont le combler. Ils grandiront en chemin, bien sûr.

— Et combien de temps… Mouais, encore un nombre qui ne me dirait rien, j’imagine, fit Garion.

— Oh, rien du tout.

— J’ai cru comprendre certaines choses au sujet de Zandramas. Elle avait tout prévu depuis le début, hein ?

— Mon adversaire a toujours été très méthodique.

— D’accord, mais elle avait tout calculé à l’avance, alors qu’elle était encore en Nyissie, avant de partir pour Cherek, rallier les adeptes du culte de l’Ours. Elle avait tout minutieusement préparé quand elle est allée à Riva enlever Geran. Elle avait même fait ce qu’il fallait pour que nous soupçonnions le culte à sa place.

— Elle aurait sûrement fait un très bon général.

— Elle est allée encore plus loin. Aussi bons que soient ses plans, elle avait toujours une solution de repli au cas où ça raterait. Est-ce que Mordja l’a eue, bien qu’elle ait explosé en même temps que Sardion ? Son esprit est-il mêlé à ces étoiles, ou bien s’est-il abîmé en Enfer ? Elle avait l’air tellement terrorisée juste avant de disparaître…

— Je l’ignore, Garion. Nous nous occupions de cet univers, mon adversaire et moi, or l’Enfer est un univers à part.

— Et que se serait-il passé si Cyradis avait choisi Geran au lieu d’Essaïon ?

— Eh bien, à l’heure qu’il est, vous seriez en train de déménager pour une nouvelle adresse, l’Orbe et toi.

Garion sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.

— Et vous ne m’avez pas averti ? se récria-t-il, indigné.

— Tu aurais vraiment préféré le savoir ? Et quelle différence cela aurait-il fait ?

Garion décida de laisser passer.

— Essaïon a-t-il toujours été un Dieu ? demanda-t-il.

— Tu ne l’as pas écouté, tout à l’heure ? Essaïon devait être le septième Dieu. Torak était une erreur provoquée par l’accident.

— Il a donc toujours été là ? Essaïon, je veux dire.

— Toujours, ça fait beaucoup de temps, Garion. L’esprit d’Essaïon était présent depuis l’accident. Il a commencé à arpenter le monde quand tu es né.

— Nous avons donc le même âge ?

— L’âge ne veut rien dire pour un Dieu. Il peut avoir celui qu’il veut. C’est le vol de l’Orbe qui a fait avancer les choses vers ce qui s’est passé ici aujourd’hui. Zedar voulait voler l’Orbe, alors Essaïon est allé le trouver et lui a montré comment faire. C’est ce qui t’a mis en mouvement, toi. Si Zedar n’avait pas volé l’Orbe, tu serais probablement encore à la ferme de Faldor, sans doute marié à Zubrette. Dis-toi, Garion, que le monde a été créé dans une certaine mesure pour te permettre d’arranger les choses.

— Je ne trouve pas ça drôle.

— Je suis très sérieux, Garion. Tu es la personne la plus importante qui ait jamais vu le jour, ou qui le verra jamais, à part peut-être Cyradis. Tu as tué un mauvais Dieu et tu l’as remplacé par un bon. Tu as pas mal pataugé, mais tu as fini par y arriver, et c’est tout ce qui compte. Je suis assez fier de toi. L’un dans l’autre, tu n’as pas trop mal tourné.

— J’ai été beaucoup aidé.

— C’est vrai, mais tu pourrais te permettre une ou deux minutes d’autosatisfaction. Cela dit, à ta place, je n’en rajouterais pas ; ça risquerait de te rendre assez impopulaire.

Garion réprima un sourire.

— Pourquoi moi ? demanda-t-il d’un ton aussi niais que possible.

Il y eut un silence surpris, puis la voix éclata bel et bien de rire.

— Je t’en prie, Garion, ne recommence pas.

— Pardon. Et maintenant, que va-t-il se passer ?

— Tu vas rentrer chez toi.

— Non, pas pour moi, pour le monde.

— Oh ! Bien des choses dépendent de Zakath. Essaïon est le nouveau Dieu des Angaraks, et n’en déplaise à Urgit, Drosta et Nathel, Zakath est véritablement Roi des Rois des Angaraks. Ça lui prendra peut-être un moment, et ça risque de coûter la vie à pas mal de Grolims, mais il finira par faire avaler Essaïon à tous les Angaraks du monde.

— Il y arrivera, assura Garion. Zakath est très doué pour faire avaler les choses aux gens.

— J’ai confiance en Cyradis pour adoucir cet aspect de sa personnalité.

— Bon, et quand tous les Angaraks auront accepté Essaïon ?

— Ça fera tache d’huile. Tu vivras probablement assez vieux pour voir le jour où Essaïon sera le Dieu du monde entier. C’est ce qui était prévu depuis le début.

— Il régnera sur le monde et il aura tout pouvoir sur ses peuples ? releva Garion avec un sentiment nauséeux en se remémorant certaines prophéties grolimes.

— Tu connais assez bien Essaïon pour savoir que ce n’est pas son genre. Tu le vois assis sur un trône à se repaître du sang des sacrifices ?

— Non, pas vraiment. Mais… Aldur et les autres Dieux, que vont-ils devenir ?

— Ils vont partir. Ils ont fini ce qu’ils avaient à faire ici, et il y a une infinité d’autres mondes dans l’univers.

— Et UL ? Il va partir, lui aussi ?

— UL n’est nulle part, Garion. Il est partout. Bien, ai-je répondu à tes questions ? J’ai quantité de choses à faire et de dispositions à prendre concernant bien des gens. Oh, à propos, félicitations pour tes filles !

— Mes filles ?

— De petits enfants de sexe féminin, Garion. Malignes, plus jolies que les garçons, et qui sentent meilleur.

— Combien ? demanda Garion, le souffle coupé.

— Oh, un certain nombre en vérité, mais ne compte pas sur moi pour te dire combien au juste. Je ne voudrais pas te gâcher la surprise. Cela dit, en rentrant à Riva, tu ferais bien d’agrandir la chambre d’enfants.

Il y eut un long silence.

— Au revoir, maintenant, Garion, fit la voix, et il ne la trouva plus si sèche. Porte-toi bien.

Puis elle cessa d’être là.

 

Le soleil était bas sur l’horizon. Garion, Ce’Nedra et Geran avaient rejoint leurs compagnons devant l’entrée de la grotte, non loin de la carcasse du dragon. Tout était calme.

— Nous devrions faire quelque chose pour lui, murmura Belgarath. Ce n’était pas une mauvaise bête, au fond. Juste un gros animal stupide, ce qui n’a jamais été un crime. Il m’a toujours fait pitié, et je n’aime pas l’idée de le laisser picorer par les oiseaux.

— Tu sais que je trouve ce sentimentalisme écœurant ? ronchonna Beldin.

— Tout le monde devient un peu sentimental en vieillissant, répondit le vieux sorcier en haussant les épaules.

— Ça va ? demanda Velvet comme Sadi revenait avec la bouteille de Zith. Vous en avez mis du temps !

— Toute la famille va bien, répondit l’eunuque. L’un des bébés jouait à cache-cache. J’ai eu du mal à le rattraper.

— Si nous n’avons plus rien à faire ici, nous pourrions peut-être allumer ce feu afin que le capitaine Kresca vienne nous chercher avant la nuit ? proposa Silk.

— Nous attendons de la visite, Kheldar, objecta Essaïon.

— Nous ? De la visite ?

— Des amis qui ont prévu de passer.

— Des amis à vous ou à nous ?

— Les deux. D’ailleurs, en voilà un, reprit Essaïon en tendant le doigt vers la mer.

Ils se retournèrent avec un ensemble parfait.

— Sacré Barak ! s’esclaffa Silk. J’aurais dû m’en douter ! Il n’a jamais su obéir à un ordre !

L’Aigle des mers avait un peu souffert de la tempête, mais il bravait fièrement l’océan apaisé sous un vent de tribord qui allait lui faire rater le récif en beauté.

— Beldin, vous voulez bien m’accompagner sur la plage, que nous allumions un feu ? suggéra Silk.

— Vous ne pouvez pas faire ça tout seul ?

— Avec plaisir. Dès que vous m’aurez montré comment enflammer la roche.

— Oh, pardon ! Je n’avais pas pensé à ça !

— Je commence à me dire que vous devez être beaucoup plus vieux que Belgarath, avec tous ces trous de mémoire…

— N’en rajoutez pas, Silk. Bon, tâchons d’attirer ce bateau-lavoir vers ce rivage pittoresque.

Les deux hommes descendirent vers le bord de l’eau.

— C’était prévu ? demanda Garion. L’apparition de Barak, je veux dire ?

— Ce n’est pas tout à fait un hasard, admit Essaïon. Il faut bien que vous rentriez à Riva, et Barak et les autres ont amplement mérité de savoir ce qui s’est passé ici.

— Ils ont le droit ? A Rhéon, Cyradis nous avait dit…

— Il n’y a plus de problème, affirma Essaïon en souriant. Le Choix est fait. Un certain nombre de gens s’apprêtent à nous rejoindre ici, à vrai dire. On dirait que notre ami mutuel aime les histoires bien ficelées.

— Alors tu t’en es aperçu, toi aussi.

L’Aigle des mers mouilla l’ancre du côté sous le vent du récif, et les hommes mirent une chaloupe à la mer par tribord. Tous rejoignirent Silk et Beldin sur la plage tandis que la chaloupe s’approchait sur l’eau pareille à une coulée d’or en fusion dans la lueur du couchant. Barak était planté à la proue et le soleil embrasait sa barbe-rouge.

— Qu’est-ce que tu fichais ? brailla Silk. On a failli attendre !

— Comment ça s’est terminé ? hurla Barak, radieux.

— Pas trop mal, en fin de compte. Oh, pardon, Cyradis ! fit le Drasnien, confus. Comme gaffeur, je me pose là, hein ?

— Que non point, Prince Kheldar. Le sacrifice de mon compagnon était librement consenti, et je gage que son esprit se réjouit du succès autant que nous-mêmes.

Garion vit qu’aucun de ses amis ne manquait à l’appel : l’armure de Mandorallen étincelait juste derrière Barak. La mèche crânienne de Hettar flottait au vent. Lelldorin était là, lui aussi, et même Relg. Unrak, le fils de Barak, avait grandi. Il était enchaîné à la poupe, l’air un peu démoralisé. Pourquoi lui avait-on infligé cette brimade ? Mystère !

Barak plaça son énorme pied sur le plat-bord comme s’il s’apprêtait à quitter l’embarcation.

— Attention ! l’avertit Silk. C’est profond, ici. Un certain nombre de Grolims s’en sont rendu compte à leurs dépens.

— C’est toi qui les a jetés à la baille ? s’enquit Barak.

— Non, non. Ils sont allés faire trempette tout seuls.

La coque de la chaloupe racla les pierres érodées par les flots. Barak et les autres pataugèrent dans les vaguelettes.

— Nous ne vous avons pas trop manqué ? questionna le géant à la barbe rouge.

— Bof, répondit le petit voleur avec désinvolture, c’était la mission classique de sauvetage de l’univers, tu vois le genre. Dis donc, ton fils a des ennuis ?

— Noon ! Vers midi, il s’est changé en ours. La routine, quoi. Nous avons pensé que c’était peut-être un signe.

— Je vois que c’est une affaire de famille. Mais pourquoi l’avoir enchaîné ?

— Sans ça, les marins refusaient de monter dans la chaloupe.

— Alors là, je n’y comprends rien, murmura Zakath, un peu dépité.

— C’est en quelque sorte une charge héréditaire, expliqua Garion. Les membres de la famille de Barak sont les protecteurs du Roi de Riva et ils ont le pouvoir de se changer en ours quand leur protégé est en danger. C’est arrivé plusieurs fois à Barak, quand j’étais menacé. Il a apparemment transmis ça à son fils, Unrak.

— Unrak serait donc votre protecteur ? Je le trouve un peu jeune. Et puis vous n’avez plus besoin d’être ainsi défendu.

— Je crois plutôt qu’il est le protecteur de Geran, maintenant. Et Geran était assez en péril dans la grotte.

— Messieurs, fit Ce’Nedra d’une voix triomphale, j’ai l’honneur de vous présenter le prince héritier de Riva !

Elle leva Geran de sorte que tous puissent le voir.

— Si elle ne le repose pas par terre, il ne saura bientôt plus marcher, grinça Beldin.

— Elle finira bien par en avoir plein les bras, répondit Belgarath d’un ton confiant.

Barak et les autres entourèrent la petite reine alors que les rameurs ôtaient, sans enthousiasme, les chaînes qui entravaient Unrak.

— Unrak ! rugit Barak. Viens un peu par ici ! Ce jeune homme est sous ta protection, déclara-t-il en lui montrant Geran. Je n’aimerais pas qu’il lui arrive quelque chose.

— Majesté, fit Unrak en s’inclinant devant Ce’Nedra. Vous avez l’air en pleine forme.

— Merci, Unrak, répondit-elle avec un sourire radieux.

— Je peux ? demanda le jeune homme en tendant les bras. Autant que nous fassions connaissance, Sa Majesté et moi.

— Bien sûr ! ronronna Ce’Nedra en lui confiant son fils.

— Sa Majesté nous a beaucoup manqué, fit Unrak en souriant à son jeune protégé. La prochaine fois qu’Elle prévoira une de ces petites escapades, il faudra nous prévenir. Nous étions assez inquiets.

Geran se mit à glousser. Puis il tendit la main et empoigna le projet de barbe d’Unrak, lui arrachant une grimace.

Ce’Nedra embrassa chacun de ses vieux compagnons. Plusieurs fois. Et elle recommença. Mandorallen pleurait comme un veau, évidemment. Au moins, comme ça, ils coupaient à ses discours ampoulés. Lelldorin était à peu près dans le même état. Relg leur réservait une manière de surprise : il n’eut pas le mouvement de recul attendu quand la petite reine de Riva s’approcha de lui. Il faut croire que sa philosophie avait évolué depuis son mariage avec Taïba.

— Je vois que vous vous êtes fait de nouveaux amis, remarqua Hettar de sa voix calme.

— Je suis vraiment nul ! s’exclama Silk en se flanquant une claque sur le front. Excusez-moi ! Je vous présente Dame Poledra, la mère de Polgara et la femme de Belgarath. Les rumeurs concernant son trépas étaient très exagérées.

— Vous ne pouvez pas arrêter un peu de faire le gugusse ? ronchonna Belgarath alors que tous saluaient sa femme d’un air un peu craintif.

— Pas question, répondit impudemment Silk. Je m’ennuierais trop sans ça, et je suis spécialement en forme aujourd’hui. Vous vous souvenez certainement, Messieurs, de Sadi, le chef eunuque du palais de la reine Salmissra.

— Ex-chef eunuque, Kheldar, rectifia le Nyissien. Messieurs, fit-il en s’inclinant.

— Votre Excellence, répondit Hettar. Je suis sûr que vous nous expliquerez tout ça plus tard.

— Vous connaissez tous Cyradis, reprit Silk. La Sainte Sibylle de Kell est un peu lasse, en ce moment. Elle a dû prendre une importante décision vers midi.

— Où est le grand gaillard qui était avec vous à Rhéon ? s’enquit Barak.

— Hélas, Messire de Trellheim…, répondit Cyradis. Mon guide et protecteur a donné sa vie pour assurer notre succès.

— Je suis vraiment navré, dit simplement le Cheresque.

— Ah, et puis voici Sa Majesté impériale Kal Zakath de Mallorée, poursuivit Silk d’un petit ton détaché. Il lui est parfois arrivé de se rendre utile.

Les amis de Garion regardèrent le Malloréen en ouvrant de grands yeux où la surprise le disputait à la méfiance.

— Je vous propose de faire table rase du passé et de ses désagréments, fit urbainement Zakath. Nous avons plus ou moins résolu nos différends, Garion et moi.

— Heureux, noble Sire, ceux qui auront vécu pour voir la paix revenir sur le monde, déclama Mandorallen en s’inclinant dans un grand bruit de quincaillerie.

— Ta réputation, ô Messire de Mandor, Merveille du monde connu, m’est parvenue en mes lointaines contrées, répondit Zakath en une parodie assez réussie de mimbraïque. Force m’est cependant de reconnaître que Ta réputation n’est qu’un pâle reflet de la stupéfiante réalité.

Mandorallen se fendit d’un sourire rayonnant.

— Pas mal, murmura admirativement Hettar à l’oreille de Zakath.

Le Malloréen lui répondit d’un clin d’œil complice et se tourna vers Barak.

— La prochaine fois, Messire de Trellheim, que vous verrez Anheg, prévenez-le que je vais lui facturer tous les bateaux qu’il m’a envoyés par le fond, dans la Mer du Levant, après Thull Mardu. Je pense qu’il me doit réparation.

— Je vous souhaite bonne chance, Majesté, répondit civilement Barak, mais vous risquez fort d’être déçu. Anheg a des oursins dans la poche où il range la clé de son trésor.

— Laisse tomber, Lelldorin, murmura Garion en voyant le jeune Asturien se redresser, le visage livide et le regard farouche, à la mention du nom de Zakath.

— Mais…

— Il n’y est pour rien. Ton cousin est mort à la guerre. Ce sont des choses qui arrivent, et on ne gagne rien à se montrer rancunier. C’est ce qui a mis l’Arendie à feu et à sang depuis deux mille cinq cents ans.

— Je pense que vous avez tous reconnu Essaïon, ex-Mission, qui est à présent le nouveau Dieu des Angaraks, lâcha Silk de ce petit ton dégagé qu’il affectait.

— Le quoi ? s’exclama Barak.

— Décidément, mon pauvre Barak, tu n’es au courant de rien, lança le Drasnien en s’astiquant les ongles sur le devant de sa tunique.

— Silk, fit Essaïon d’un ton de reproche.

— Pardon, je n’ai pas pu me retenir. Votre Divinité pourra-t-elle jamais me pardonner ? Votre Divinité… Tssk… c’est vraiment ennuyeux… Comment devons-nous vous appeler ?

— Pourquoi pas Essaïon, tout simplement ?

Relg, qui était devenu d’une pâleur mortelle, s’agenouilla dans une attitude révérencieuse.

— Je vous en prie, Relg, ne faites pas ça ! protesta Essaïon. Vous me connaissez depuis ma plus tendre enfance, non ? Levez-vous, je vous assure, fit-il en lui tendant la main. Oh, à propos ! Mon père vous envoie toutes ses amitiés.

Relg le regarda comme s’il avait été frappé par la foudre.

— Bon, poursuivit Silk avec un rictus sardonique, autant cracher le morceau tout de suite. Vous connaissez tous, Messieurs, la margravine Liselle – ma fiancée.

— Ta f-fiancée ? bredouilla Barak, sidéré.

— Il faut bien faire une fin, rétorqua le petit homme au museau de fouine avec un haussement d’épaules.

Ils se bousculèrent pour le féliciter, mais Liselle n’avait pas l’air très contente.

— Il y a un problème, ma chérie ? s’enquit Silk en ouvrant de grands yeux innocents.

— Vous n’avez rien oublié, Kheldar ? grinça-t-elle.

— … Je ne vois pas.

— Vous avez omis de me demander mon avis.

— Non, pas possible ! Bon, et si je te l’avais demandé, tu n’aurais pas refusé, j’espère ?

— Evidemment pas.

— Alors… ?

— Alors, Kheldar, vous n’avez pas fini d’en entendre parler, dit-elle d’un ton inquiétant.

— Tssk, tssk. Là, je crois que j’ai fait une gaffe.

— Une énorme gaffe, acquiesça-t-elle chaleureusement.

 

Ils firent un gigantesque feu de joie dans l’amphithéâtre, non loin de la gigantesque carcasse du dragon. Durnik avait, contre tous ses principes, translocalisé un tas impressionnant de bois échoué sur les diverses plages du récif.

— Quand je pense à tout le temps que nous avons passé, Essaïon et moi, à ramasser du bois sous la pluie, commenta Garion d’un ton réprobateur.

— C’est une occasion spéciale, répondit le forgeron, tout penaud. Et puis, si tu avais voulu, tu aurais pu le translocaliser toi-même, non ?

Garion lui jeta un regard noir, puis il éclata de rire.

— Oui, Durnik, je suppose que j’aurais pu le faire. Mais je ne pense pas qu’il soit utile de le dire à Essaïon.

— Parce que tu crois qu’il ne le sait pas ?

Ils parlèrent jusqu’à une heure très avancée de la nuit. Il s’était passé des tas de choses depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus, et ils avaient des tas d’histoires à se raconter. Finalement, ils s’endormirent les uns après les autres.

Garion se réveilla en sursaut quelques heures avant l’aube.

Ce qui l’avait ramené à la réalité n’était pas un bruit mais une lumière, un rayon d’un bleu intense qui illuminait l’amphithéâtre. Il fut bientôt rejoint par de grandes colonnes de lumière pure, rouge, jaune, verte, et d’autres couleurs sans nom, descendues du ciel nocturne pour se dresser en arc de cercle le long de la grève. Là, au centre de l’arc-en-ciel, l’albatros d’une blancheur immaculée planait sur ses ailes séraphiques. Les formes incandescentes que Garion avait déjà vues à Cthol Mishrak apparurent dans les colonnes de lumière. Aldur et Mara, Issa et Nedra, Chaldan et Belar, tous les Dieux étaient là, illuminés de la joie des retrouvailles.

— C’est le moment, soupira Poledra, blottie dans les bras de Belgarath.

Elle s’arracha à son étreinte et se leva.

— Non ! protesta Belgarath, désespéré. Nous avons encore le temps.

— Tu savais que ça finirait comme ça, Vieux Loup, dit-elle doucement. Il ne pouvait en être autrement, tu le sais bien.

— Je ne te perdrai pas une deuxième fois, décréta-t-il en se levant à son tour. Et puis, à quoi bon, maintenant ? Pol !

— Oui, Père, répondit-elle en s’approchant, Durnik à son côté.

— Il va falloir que tu prennes les choses en mains, maintenant. Beldin, Durnik et les jumeaux vont t’aider.

— Vous n’allez pas me rendre orpheline d’un seul coup ? objecta-t-elle, au bord des larmes.

— Tu es forte, Pol. Tu le supporteras. Nous sommes contents de toi, ta mère et moi. Prends bien soin de toi.

— Ne sois pas stupide, Belgarath, dit fermement Poledra.

— Je ne suis pas stupide. Je ne veux plus vivre sans toi, c’est tout.

— Nous n’avons pas le droit.

— Eh bien, nous allons le prendre. Même notre Maître ne pourrait m’en empêcher. Tu ne repartiras pas seule, Poledra. Je t’accompagne. C’est mieux comme ça, je t’assure.

Il prit sa femme par les épaules et plongea le regard dans ses yeux d’or.

— Comme tu voudras, mon mari, dit-elle enfin. Mais nous devons agir maintenant, avant l’arrivé d’UL. Il aurait le pouvoir de nous le défendre, lui, aussi fort que tu le veuilles.

Puis Essaïon fut là.

— Tu as bien réfléchi, Belgarath ? demanda-t-il.

— Oh oui ! J’ai eu le temps d’y penser, au cours des trois derniers millénaires. Mais je devais attendre Garion. Rien ne me retient plus maintenant qu’il est là.

— Rien ne pourrait te faire changer d’avis ?

— Non. Je ne veux plus être séparé d’elle.

— Alors il va falloir que je fasse le nécessaire.

— C’est interdit, Essaïon, objecta Poledra. Je me suis résignée à tout en acceptant ma tâche.

— Tout accord est renégociable, Poledra. Et puis, mon père et mes frères ayant négligé de me faire part de leur décision, il va bien falloir que je me passe de leur avis pour régler la question.

— Tu ne peux défier la volonté de ton père, objecta-t-elle.

— Je ne connais pas sa volonté. Je lui ferai toutes mes excuses, mais je suis sûr qu’il ne m’en voudra pas trop, et puis personne ne peut rester éternellement fâché – pas même mon père. Du reste, aucune décision n’est irrévocable. Si nécessaire, je lui rappellerai comment il a changé d’avis à Prolgu, quand il a fini par accéder aux prières du Gorim.

— J’ai l’impression d’entendre parler notre prince Kheldar, soupira Barak. On dirait que le Nouveau Dieu des Angaraks est resté un peu trop longtemps en contact avec lui.

— Ça doit être contagieux, acquiesça Hettar.

— Tu veux bien me prêter l’Orbe à nouveau, Garion ? demanda doucement Essaïon.

— Evidemment, répondit l’intéressé.

Sentant naître un impossible espoir dans son cœur, il ôta la pierre de la poignée de son épée et la remit au jeune Dieu.

Essaïon s’approcha de Belgarath et Poledra, tendit la main et leur effleura doucement le front avec la pierre où palpitait la vie. Garion, qui savait que son contact était mortel, bondit en étouffant un cri – trop tard.

Un halo bleu entoura le vieux sorcier et la femme qui était une louve. Puis Essaïon rendit l’Orbe au roi de Riva.

— Tu n’as pas peur d’avoir des ennuis ? s’enquit Garion.

— Tout ira bien, affirma Essaïon. Je risque d’être amené à rompre un certain nombre de règles dans les années qui viennent, alors autant m’y mettre tout de suite.

Des colonnes de lumière étincelantes dressées au bord de l’eau monta une note profonde, vibrante. Garion leva vivement les yeux vers les Dieux assemblés et vit que l’albatros était devenu d’une blancheur aveuglante.

Puis l’albatros disparut. A l’endroit où il planait se tenait à présent le père de tous les Dieux, entouré de ses enfants.

— Très bien, mon Fils, dit UL.

— Il m’a fallu un moment pour comprendre ce que Tu avais en tête, Père, s’excusa Essaïon. J’espère que Tu me pardonneras d’avoir eu l’esprit aussi lent.

— Tu n’as pas l’habitude de ces choses, mon Fils, fit UL avec mansuétude. Je dois dire que Tu as fait de l’Orbe de ton frère un usage inattendu mais des plus ingénieux. Même si j’avais été déterminé à ne pas me laisser ébranler, ajouta-t-il, et un sourire effleura le Visage Eternel, cela seul m’aurait convaincu.

— Je pensais bien que cela pouvait être le cas, Père.

— Pardonne, je t’en prie, Poledra, cette petite comédie cruelle en apparence, reprit UL. Sache qu’elle ne t’était pas destinée à toi mais à mon fils. Il a toujours été d’une nature réservée, peu enclin à exercer son Vouloir, mais celui-ci prévaudra sur ce monde, et il doit apprendre maintenant à le libérer ou à le retenir ainsi qu’il en décidera.

— C’était donc une sorte d’examen, Très Saint ? demanda Belgarath d’un ton un peu pincé.

— Tout ce qui arrive a valeur d’examen, Belgarath, répliqua calmement UL. Tu seras certainement content d’apprendre que vous l’avez brillamment réussi, ton épouse et toi-même. Ce sont les décisions que vous avez prises tous les deux qui ont amené mon fils à agir comme il l’a fait. Ainsi continuez-vous de servir alors même que tout semble accompli. Et maintenant, Essaïon, rejoins-nous, tes frères et moi-même. Nous allons un peu nous écarter pour te souhaiter la bienvenue en ce monde que nous remettons maintenant entre tes mains.

La sibylle de Kell
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